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Le train de la vie : ceux qui descendent, ceux qui restent, et ce que nous devenons
La première fois que j’ai vraiment écouté ce texte, c’était dans la salle d’un crématorium. C’était pour mon père.
Le maître de cérémonie le lisait d’une voix douce, un peu trop neutre pour ce qu’elle disait.
Ce texte sur le train de la vie, je l’avais déjà croisé des dizaines de fois, comme tout le monde.
On le partage pour un mariage, pour un enterrement, dans un mail qu’on fait suivre sans trop y réfléchir.
Je le trouvais beau.
Ce jour-là, au milieu de la douleur pure, il a cessé d’être une jolie image. Mon père descendait du train, et je devais continuer le voyage sans lui.
Ce texte circule depuis des années sur Internet, souvent attribué à Jean d’Ormesson. Son origine exacte reste pourtant difficile à établir et différentes versions circulent sous d’autres noms.
Mais ce jour-là, dans cette salle, l’auteur ne comptait pas.

Il y a des absences auxquelles on ne s’habitue jamais vraiment
On apprend à vivre avec. Ce n’est pas tout à fait la même chose.
Il y a des personnes dont on continue à parler au présent pendant quelque temps, avant de se reprendre.
Il y a celles dont on connaît encore le numéro de téléphone par cœur, alors que cela fait des années que plus personne ne répond.
Et puis il y a les choses les plus banales.
- Vous faites quelque chose exactement comme votre père le faisait.
- Vous répétez une expression qui était la sienne et, soudain, vous vous entendez.
Parfois, cela fait sourire. Parfois, il faut quelques secondes avant de pouvoir continuer ce que l’on était en train de faire.
C’est peut-être cela qui est étrange avec les gens que nous avons perdus.
Ils ne sont plus là, et pourtant ils continuent à apparaître partout :
- dans notre façon de cuisiner,
- dans une réaction,
- dans une habitude dont nous avions pourtant juré que nous ne l’aurions jamais,
- dans une phrase que nous disons maintenant à nos enfants.
On emporte des gens avec soi sans vraiment s’en rendre compte.
Et puis il y a ceux que l’on a simplement perdus en route
Pas morts. Pas forcément fâchés. Juste disparus de notre quotidien.
Je pense parfois à des personnes avec lesquelles j’étais très proche et dont je ne sais presque plus rien aujourd’hui.
C’est assez fou. À une époque, nous nous racontions tout. Nous étions certains de nous revoir. Nous imaginions sans doute que nous vieillirions en restant en contact.
Puis la vie nous a déplacé, rempli les journées, créé de nouvelles rencontres. Un jour, sans même pouvoir dater précisément le moment, on s’est perdu de vue.
Je ne crois pas que toutes les relations soient faites pour durer toute une vie.
Certaines ont peut-être simplement fait leur travail. Elles étaient là à un moment précis. Nous avions besoin de cette personne, ou elle avait besoin de nous.
Et chacun est reparti vers autre chose. Cela ne rend pas forcément le souvenir moins important.
Ce ne sont pas toujours ceux qui restent le plus longtemps qui nous marquent le plus
J’ai rencontré des personnes que je n’ai finalement côtoyées que quelques mois, et dont je me souviens encore très précisément. Je ne pourrais peut-être même plus raconter toutes les circonstances de notre relation. Mais je me souviens de ce qu’elles m’ont apporté.
À l’inverse, certaines personnes ont occupé une grande partie de ma vie, et je me demande parfois ce que nous nous sommes réellement transmis.
La durée ne fait pas tout. Une phrase entendue au bon moment peut rester avec nous pendant trente ans. Un geste de confiance aussi. Ou l’inverse.
Il y a des gens qui nous ont appris à nous méfier. Des relations dont nous sommes sortis en nous disant : plus jamais ça.
On aimerait parfois pouvoir prétendre que chaque rencontre nous a enrichis. Ce serait faux.
Certaines personnes nous ont simplement fait du mal, et je ne crois pas qu’il soit nécessaire de transformer chaque blessure en leçon de vie pour qu’elle ait un sens.
Parfois, une blessure reste une blessure. Avec le temps, on apprend simplement à vivre autrement autour.
Plus on avance, plus le train se remplit
C’est peut-être cela, vieillir. Pas seulement compter les années. C’est se rendre compte que l’on transporte de plus en plus de monde avec soi.
- Il y a nos parents, même lorsqu’ils ne sont plus là.
- Les personnes qui nous ont appris un métier.
- Celles qui nous ont donné notre première chance.
- Celles qui nous ont découragés.
- Les amis qui nous ont fait rire pendant des années.
- Les gens que nous avons aimés.
- Ceux qui nous ont quittés.
- Et tous les autres, Ceux dont nous avons parfois oublié le nom, mais dont il reste peut-être quelque chose.
Nous ne sommes jamais complètement seuls dans ce que nous devenons.
Et c’est peut-être là que je retrouve l’idée de patrimoine d’expérience.
Je l’imaginais surtout comme ce que nous accumulons au fil des années, ce que nous apprenons, ce que nous savons faire, les situations que nous avons déjà traversées.
Mais ce patrimoine ne vient pas uniquement de nous. Il est aussi fait de tout ce que les autres ont laissé en chemin, parfois volontairement, parfois sans même savoir qu’ils nous apprenaient quelque chose.
Un jour, le regard change
Pendant longtemps, il y a toujours quelqu’un qui semble en savoir plus que nous. Nos parents, nos grands-parents, les anciens au travail, les personnes qui ont « déjà vécu ça ».
Et puis un jour, sans cérémonie particulière, on s’aperçoit qu’on est devenu cette personne pour quelqu’un d’autre.
C’est un peu déroutant, parce qu’à l’intérieur, on n’a pas forcément l’impression d’avoir tant changé. On continue à se tromper, à hésiter, à chercher.
Néanmoins, on a déjà traversé certaines choses :
- On reconnaît des situations.
- On sait parfois, avant même de pouvoir l’expliquer, qu’il vaut mieux attendre ou au contraire agir.
- On peut raconter ce qui s’est passé la dernière fois.
- Dire : « J’ai déjà essayé. » Ou : « Fais attention, je me suis fait avoir comme ça. »
Ce sont de petites choses. Mais c’est souvent ainsi que l’expérience circule. Pas dans de grands discours. Entre deux phrases, au détour d’une conversation, parfois même sans que personne ne remarque qu’il y a eu transmission.
Et nous, dans le train des autres ?
C’est une question à laquelle je ne pense pas assez souvent. Je sais quelles personnes ont compté pour moi. Je pourrais en citer certaines immédiatement.
Mais je ne sais pas toujours dans la vie de qui j’ai compté.
Nous avons tous dit un jour quelque chose que nous avons oublié aussitôt et que quelqu’un d’autre a gardé.
Nous avons aussi probablement laissé de mauvais souvenirs quelque part. C’est moins agréable à envisager, mais c’est vrai aussi.
Nous ne sommes pas toujours le passager attentionné du voyage des autres. Nous sommes parfois :
- celui qui a été absent,
- celui qui n’a pas compris,
- celui qui a blessé sans le vouloir.
Cela aussi fait partie de notre histoire.
Peut-être que grandir, vieillir, accumuler de l’expérience, c’est aussi pouvoir regarder certaines choses avec un peu plus d’honnêteté. Pas pour refaire tout le voyage.
Simplement pour comprendre ce que nous voulons encore en faire.
Conclusion : Choisir la sagesse plutôt que la vengeance
Ce qui me touche dans cette histoire de train :
- Nous ne savons pas combien de temps les gens vont rester.
- Nous ne savons pas toujours ce qu’ils vont nous laisser.
- Et nous ignorons complètement ce qu’ils emportent de nous lorsqu’ils descendent.
Alors oui, nous pouvons continuer à regarder les sièges vides. C’est humain. Il y a des absences que l’on regarde toute une vie.
Mais il reste aussi les personnes qui sont encore là. Celles à qui nous avons peut-être parlé hier sans vraiment les écouter. Celles que nous remettons toujours à demain. Celles dont nous pensons, quelque part, qu’elles seront forcément encore là la prochaine fois.
Elles ne le seront pas forcément. Et nous non plus.
Je préfère y voir une raison de regarder un peu mieux les passagers qui partagent encore notre trajet, et de prendre conscience que, pendant que nous avançons, quelque chose se construit : en nous, entre nous, dans tout ce que nous recevons et dans tout ce que nous transmettons sans toujours le savoir.
Peut-être que notre patrimoine d’expérience ressemble finalement à cela. Un train qui continue d’avancer, avec :
- quelques sièges vides,
- des passagers nouveaux,
- des souvenirs parfois encombrants,
- et tout ce que nous avons appris en chemin.
Nous ne savons pas où nous descendrons. Mais, en attendant, le voyage continue.
Et si votre expérience disparaissait ?
Des années de savoirs, de réflexes et de capacités peuvent rester invisibles, être sous-estimées ou partir avec une personne.
Téléchargez votre Carnet du Patrimoine d’Expérience afin de :
- Identifier ce que le temps a construit pour vous appuyer sur des ressources que vous possédez déjà.
- Cartographier vos savoirs et capacités pour les rendre visibles et mobilisables.
- Préserver et transmettre ce qui a de la valeur pour éviter que l’expérience se perde.





